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Suppression du concours de master et projet de loi 59.24

Un tournant pour l’université marocaine, mais quelles garanties pour l’équité, la qualité et l’autonomie ?

Le système universitaire marocain entre dans une phase de réformes majeures. À l’issue de l’été 2025, deux décisions ont fortement mobilisé l’attention publique et académique. D’une part, un arrêté ministériel (n° 1891.25 du 25 juillet 2025), publié au Bulletin officiel le 14 août 2025, met fin aux concours écrits et oraux d’accès au master et instaure une sélection sur dossier pour l’ensemble des cycles de master. D’autre part, le gouvernement a soumis à l’examen le projet de loi n° 59.24, qui redessine l’organisation, la gouvernance et le financement de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique dans le cadre du Pacte ESRI 2030.  https://pactesri.enssup.gov.ma/

Ces mesures répondent à une urgence reconnue, mais elles soulèvent des interrogations fortes sur leurs implications pratiques et démocratiques.

Le ministère justifie la suppression des concours par la volonté de mettre un terme aux pratiques de favoritisme et de corruption observées ces dernières années dans certaines filières, un objectif amplifié par plusieurs affaires judiciaires et médiatiques touchant des masters et des personnes du monde universitaire. Les autorités mettent en avant la transparence, la rationalisation des procédures et l’alignement sur des standards internationaux, tout en situant la réforme dans le cadre du Pacte ESRI 2030, dont l’ambition est de moderniser l’écosystème d’enseignement supérieur, de recherche et d’innovation. 1 2

Ce que change l’arrêté n° 1891.25
Concrètement, l’arrêté approuve un nouveau cahier national de normes pédagogiques pour le cycle de master. Les points essentiels sont les suivants :

  • L’accès au master se fait désormais par sélection sur dossier, sur la base de critères définis dans la fiche descriptive de chaque filière accréditée.
  • La commission de sélection est présidée par le président de l’établissement ou son représentant, et comprend le responsable de la filière et le coordinateur pédagogique du cycle. La commission rédige un procès-verbal des candidatures retenues et des listes d’attente.
  • Certaines catégories, qualifiées de « centres d’excellence », pourront intégrer automatiquement leurs titulaires de licence au master adossé à ces centres. 3 4

Avantages attendus
Les partisans de la réforme avancent plusieurs bénéfices :

  • Réduction des occasions de collusion entre enseignants et candidats, et limitation des risques de corruption lors d’épreuves orales informelles.
  • Accélération des processus d’admission et meilleure lisibilité des critères d’entrée.
  • Harmonisation nationale des normes pédagogiques et renforcement du rôle des comités académiques locaux. 3 5

Risques et critiques soulevés
Les réactions ont été vives auprès d’organisations syndicales, d’associations étudiantes et d’enseignants-chercheurs. Les critiques se regroupent autour de trois axes principaux :

  • Risque d’opacité et de subjectivité accru si les critères de sélection sur dossier ne sont pas clairement standardisés et contrôlés. Des commissions locales trop autonomes peuvent favoriser des logiques clientélaires si les règles de gouvernance et de contrôle externe restent faibles.
  • Danger d’accroissement des inégalités socio-économiques si la sélection sur dossier valorise les parcours et ressources (stages, publications, mobilité) que tous les étudiants n’ont pas de façon égale.
  • Craintes d’une mise en oeuvre hâtive sans dispositifs robustes d’évaluation, d’appel ni de recours pour les candidat·es écarté·

Le projet de loi n° 59.24 : modernisation ou basculement ?

Le projet de loi 59.24, examiné par le Conseil de gouvernement le 28 août 2025, ambitionne une refonte globale : gouvernance plus autonome, encouragement des partenariats public-privé, création d’universités numériques, facilitation de l’implantation d’antennes d’établissements étrangers, nouvelles sources de financement, et renforcement des mécanismes de suivi et d’évaluation. Le texte contient 113 articles et se veut la transposition législative du Pacte ESRI 2030. 5 8

Pour ses promoteurs, cette loi est essentielle pour aligner le système marocain sur les standards internationaux, dynamiser la recherche et promouvoir l’employabilité. Pour ses opposants, elle risque d’introduire des logiques de marchandisation et de fragiliser l’identité publique des universités si les garanties de protection de l’accès universel et du rôle de la recherche publique ne sont pas clairement inscrites et contrôlées. 9 11

Données chiffrées pour situer l’enjeu

  • Effectifs : l’année universitaire 2023-2024 comptait plus d’un million d’étudiants dans l’enseignement supérieur marocain, et les statistiques officielles indiquent une progression régulière des effectifs et des places pédagogiques (578 962 places pédagogiques en 2023-2024). Ces volumes rendent sensibles toute modification des modalités d’accès. 10 12
  • Ressources humaines : le nombre d’enseignants permanents est passé à 16 610 en 2023-2024, avec une architecture de gouvernance et de personnels à adapter pour les nouvelles responsabilités. 10
  • Mobilité internationale : parallèlement, la France reste une destination majeure pour les étudiants marocains et la compétition internationale pour les talents universitaires influence les stratégies nationales en matière de qualité et d’attractivité. 17

Plusieurs affaires, en particulier une enquête médiatique et judiciaire liée à des masters vendus ou entachés de soupçons de corruption (affaire Agadir, 2025), puis des révélations antérieures sur des comportements inacceptables de certains enseignants, ont renforcé la conviction politique de la nécessité d’agir rapidement. Ces scandales ont servi d’argument politique en faveur d’un système d’admission moins exposé aux interactions directes entre enseignants et candidats. 3 10

Pour que la suppression des concours ne devienne pas un simple transfert de pouvoir sans contrepoids, il est essentiel d’accompagner la réforme de mesures claires :

  • Publication obligatoire des fiches descriptives des masters et des grilles de critères de sélection, avec indicateurs quantifiés et pondérations.
  • Mise en place d’un recours administratif indépendant et d’un mécanisme d’audit externe des commissions de sélection.
  • Transparence des procès-verbaux, contrôles périodiques de l’Agence nationale d’évaluation et d’assurance qualité (ANEAQ) et publication de rapports publics.
  • Dispositifs de soutien pour les étudiants défavorisés afin d’éviter que la sélection sur dossier ne privilégie les candidats mieux insérés socialement. 14 17

Les réformes adoptées et proposées cet été 2025 ouvrent une fenêtre d’opportunité pour moderniser l’université marocaine et corriger des dérives inacceptables. Elles portent cependant des risques concrets si elles ne sont pas accompagnées d’un cadre de transparence et de garanties procédurales solides. Le défi est double : améliorer l’équité et la qualité tout en préservant l’accès et l’identité publique de l’université. Le débat est lancé, et les mois qui viennent seront déterminants pour savoir si ces transformations produiront un renouveau effectif ou une recomposition des inégalités au sein du système.

Brahim RAJI

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