Enseignement supérieur: L’IA impose un nouveau pacte pédagogique et éthique
- Former à l’intelligence artificielle sans déléguer la pensée
- Vers un cadre d’usage clair, responsable et transversal
Entre une génération d’étudiants déjà massivement familiarisée avec les outils génératifs et des établissements d’enseignement supérieur qui s’emparent du sujet pour refondre leurs diplômes, le Maroc vit à, l’instar du monde entier, un tournant technologique majeur. Comment travailler efficacement et éthiquement avec l’intelligence artificielle en post-bac? Où en est la fameuse charte d’usage? Analyse croisée des enjeux pédagogiques, juridiques et institutionnels.

l Un public étudiant déjà immergé dans le génératif
Pour comprendre les défis actuels de l’enseignement post-bac, il faut observer le vivier d’élèves qui s’apprête à y entrer. Selon le rapport «PISA 2025 Results (Volume I) – Country Notes: Morocco-OECD 2026» publié le 8 septembre 2026, les futurs étudiants marocains ont déjà intégré l’IA dans leur quotidien scolaire. A 15 ans, 45% des élèves déclarent utiliser des chatbots IA au moins une fois par semaine. Ils sont 36% à s’en servir pour des recherches préliminaires, 30% pour résumer des textes et 29% pour rédiger des devoirs. Seuls 9% affirment ne presque jamais utiliser ces outils.
l La distraction numérique
Ce rapport souligne également un défi collatéral majeur pour les écoles: la distraction numérique. Au Maroc, 35% des élèves rapportent que leurs camarades sont distraits par les appareils numériques pendant les cours, un taux supérieur à la moyenne de l’OCDE (28%). Face à cela, 82% des établissements marocains ont d’ores et déjà interdit les téléphones portables, devançant largement la moyenne internationale (49%). Ces chiffres prouvent que les écoles post-bac ne partent pas de zéro: elles accueillent des étudiants aux pratiques déjà ancrées, qu’il s’agit désormais de canaliser et d’élever.
l Les clés de l’efficacité: penser avant de «prompter»
Si les écoles restructurent leurs offres, la méthode de travail des étudiants doit, elle aussi, évoluer radicalement. Nouha Anka Idrissi, enseignante à l’ESJC et consultante-formatrice en marketing et communication, pose une règle d’or: l’ordre des opérations. «L’étudiant qui ouvre l’IA avant d’avoir réfléchi lui délègue exactement la partie qui devait le former. Par contre, celui qui l’ouvre après avoir posé son raisonnement s’en sert pour le mettre à l’épreuve», advise-t-elle. Elle recommande de rédiger soi-même son plan, puis d’utiliser l’IA comme un «excellent contradicteur». Cette approche pédagogique fait écho aux conclusions des résultats du test PISA 2025. Andreas Schleicher, directeur de la Direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE, y rappelle une vérité fondamentale: «On n’apprend pas en consommant simplement des contenus, mais en fournissant un effort cognitif productif. Si l’IA court-circuite cet effort, elle compromet le développement de l’étudiant. L’IA doit être un tremplin, et non une béquille…».
l La vérification des sources
Nouha Anka Idrissi alerte également sur un point crucial pour le contexte marocain: la vérification des sources. «Ces outils sont conçus pour toujours répondre, pas nécessairement pour répondre juste. Sur les sujets marocains, c’est encore plus flagrant», note-t-elle, citant des exemples d’études de marché où des données étrangères sont présentées comme nationales, ou des références bibliographiques inventées. L’esprit critique et la vérification terrain deviennent les compétences numéro un à acquérir en post-bac.
l Charte d’usage: entre urgence juridique et cadre pédagogique
L’intégration de l’IA soulève inévitablement la question de l’encadrement. Les écoles ont-elles développé des chartes d’usage? Sur le terrain, le débat reste souvent informel. Nouha Anka Idrissi constate que «chacun bricole sa règle dans son coin», créant une confusion totale pour les étudiants qui passent d’un cours à l’autre avec des consignes contradictoires. Elle appelle de ses vœux un cadre national harmonisé.
l Sur le plan juridique et éthique
Rajaa Bensaoud, juriste en droit du numérique, estime que «l’essor rapide de l’IA dans l’enseignement supérieur impose d’en encadrer les usages, notamment face aux enjeux d’évaluation, d’authenticité des travaux et d’effort individuel».
Elle appelle «à utiliser ces outils comme des moyens d’assistance, et non comme une substitution aux démarches intellectuelles, afin qu’ils renforcent les connaissances, la créativité et l’esprit d’analyse des étudiants».
Elle souligne aussi «la nécessité d’accompagner l’ensemble de l’écosystème universitaire et de définir une charte claire encadrant notamment la transparence, l’intégrité académique, la protection des données, la propriété intellectuelle, la sécurité et la responsabilité des utilisateurs».
Pour un usage vertueux
Pour être efficace, une charte ne doit pas se contenter d’interdire. Ele doit s’appliquer aux enseignants autant qu’aux étudiants. Nouha Anka Idrissi propose quatre piliers concrets pour un usage vertueux en école post-bac:
1. L’évaluation par l’oral et le terrain: ancrer les sujets dans un contexte local et récent que l’IA ne peut pas inventer.
2. L’IA comme objet d’étude: faire critiquer aux étudiants des stratégies générées par l’IA pour développer leur esprit d’analyse.
3. La déclaration obligatoire: traiter l’IA comme une source bibliographique. L’étudiant doit indiquer l’outil utilisé et l’étape du travail concernée.
4. La confidentialité et la responsabilité: l’étudiant est responsable des erreurs de l’IA («C’est l’IA qui l’a dit» n’est pas un argument recevable), et doit être formé à ne jamais copier-coller des données confidentielles d’entreprises d’accueil dans des chatbots publics.
Refonte transversale
Face à cette réalité, les établissements d’enseignement supérieur ont choisi de ne pas subir la vague. C’est le cas du Groupe Edvantis (ISGA École d’ingénieur.e.s, ISGA École de management, Art’Com Sup et Com’Sup) qui a opéré pour la rentrée 2026 une réaccréditation de ses programmes en plaçant l’IA et la Data au cœur de tous les métiers.
Il ne s’agit plus d’ajouter quelques cours sur ChatGPT, mais de repenser les référentiels de compétences en finance, marketing, design ou communication. «L’enjeu n’est plus seulement de former ceux qui construiront les intelligences artificielles. Il est désormais de former tous ceux qui vont travailler, décider, créer et entreprendre avec elles. Chaque métier doit construire sa propre grammaire de l’intelligence artificielle», explique Dr. Tawhid Chtioui, président d’Edvantis Higher Education Group.
Fatim-Zahra TOHRY




