Ingénieurs: De la fuite des cerveaux à la circulation des talents
- La dynamique de l’émigration évolue
- Entre essor du secteur technologique local et retour de certains profils de la diaspora
Pendant longtemps, le scénario semblait presque automatique : diplôme en poche, les meilleurs ingénieurs marocains partaient poursuivre leur carrière à l’étranger. L’écart de salaires, de perspectives professionnelles et de conditions de vie rendait l’expatriation particulièrement attractive.
Mais cette dynamique évolue.
Si les départs existent toujours, plusieurs acteurs du secteur estiment que la «fuite des cerveaux» qui marquait autrefois le secteur n’est plus d’actualité. Émergence d’un écosystème technologique local, montée en puissance des entreprises marocaines, nouvelles politiques RH, retour de certains profils de la diaspora: le rapport des ingénieurs marocains à l’expatriation semble progressivement changer. Pour Khalid Jababdi, directeur RH et com interne de S2M Worldwide, il faut replacer cette expatriation dans le contexte du Maroc des années 2000-2010. «La fuite des cerveaux d’il y a dix ans est complètement différente d’aujourd’hui». À l’époque, explique-t-il, l’économie marocaine n’avait pas encore atteint sa maturité actuelle. Les entreprises locales offraient moins d’opportunités de carrière, tandis que l’écart de niveau de vie avec l’Europe restait particulièrement visible. «La formation de ces jeunes était beaucoup plus accélérée que la maturité de l’économie nationale», affirme-t-il.
Au-delà d’une simple fuite…
Le parcours de Rachid Guerraoui, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et figure reconnue de la recherche en informatique, incarne une génération d’ingénieurs marocains partis à l’étranger faute d’opportunités locales dans leur domaine. «À l’époque, il n’y avait pas de formation en informatique. Si je voulais faire ça, je devais partir». Il refuse pourtant de réduire son parcours à une simple «fuite». Au fil des années, il multiplie les projets au Maroc: création d’une conférence internationale en informatique, lancement du College of Computing de l’UM6P, inspiré des standards de l’EPFL ou du MIT… Pour lui, l’enjeu n’est pas d’empêcher les départs, mais de créer localement des espaces capables de rivaliser avec les standards internationaux. «C’est un peu comme si les joueurs marocains ne pouvaient pas aller à Wimbledon ou Roland-Garros…, alors on crée le tournoi à Marrakech», conclut-il.
Retenir… pour ne pas subir
Les politiques RH ont profondément évolué ces dernières années au Maroc. Télétravail, horaires flexibles, attention portée à la santé mentale, équilibre de vie ou encore activités internes… Plusieurs entreprises marocaines cherchent désormais à construire un environnement de travail capable de rivaliser avec certains standards internationaux. «Nous ne gérons plus uniquement les ressources humaines, nous accompagnons des trajectoires», explique Khalid Jababdi.
Au sein de sa société, le turnover est passé de 25% à 8% en quatre ans. «Aujourd’hui, nous ressentons beaucoup moins cette pression», affirme le DRH à propos du recrutement international. Selon lui, le Maroc commence même à attirer des profils de retour de l’étranger. Lors du forum Horizon Maroc, organisé à Paris le 17 mai dernier, il affirme avoir rencontré de nombreux Marocains de la diaspora souhaitant revenir travailler dans le Royaume, y compris des profils nés à l’étranger. «Beaucoup veulent participer à l’accélération du Maroc plutôt que la regarder de loin».
Dans une économie mondialisée, cette mobilité apparaît désormais inévitable et parfois même souhaitable. Le véritable défi serait plutôt de construire un environnement suffisamment attractif pour maintenir un lien durable entre ces talents et le Maroc. A la manière dont le résume Rachid Guerraoui: «Il faut que ce monde se croise et s’entrecroise».
La France et le Canada, aimants à compétences marocaines
Selon l’étude L’émigration des personnes qualifiées du Maroc: une analyse empirique, publiée en 2022 par Z. Benabdallah et D. Chekrouni dans la Revue Internationale du Chercheur, le Maroc reste l’un des pays les plus touchés par l’émigration des compétences qualifiées. Chaque année, entre 600 et 800 ingénieurs s’expatrient, principalement vers la France et le Canada.
«L’expatriation n’est pas un problème à éradiquer!»
Pour Rachid Guerraoui, la situation actuelle n’a plus rien à voir avec celle qu’il a connue. «Aujourd’hui, les formations sont là». Il estime que le Maroc dispose désormais de cursus solides dans plusieurs domaines scientifiques et technologiques. Ce qui attire encore les jeunes diplômés vers l’étranger relève désormais davantage de l’expérience internationale, du prestige académique ou des opportunités de carrière que d’un manque structurel de formations. «Les formations marocaines ne sont pas fondamentalement moins bonnes que les autres».
Pour autant, le professeur de l’EPFL, où il dirige le Laboratoire de Calcul Ddistribué, ne considère pas l’expatriation comme un problème à éradiquer. «Je ne pense pas qu’il faille dire à tout le monde: “Ne partez pas”. Il faudrait un savant mélange des deux». Selon lui, nous ne pouvons pas parler d’une fuite des cerveaux mais plutôt d’une circulation des talents entre le Maroc et l’international, qui peut au contraire devenir bénéfique au pays. «Si un Marocain devient dirigeant d’une entreprise mondiale et décide de créer des opportunités au Maroc, c’est rentable pour le pays».
Isilde Le Corre (journaliste stagiaire)




