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11.000 ingénieurs par an: Trop peu!

  • Un chiffre en deçà des besoins des entreprises
  • Former massivement en ouvrant les vannes des écoles supérieures

C’est une urgence! Le Maroc a besoin d’accélérer la cadence de formation de ses ingénieurs. Le pays accuse un retard criant avec moins de 11.000 nouveaux ingénieurs diplômés par an. Ce chiffre demeure en deçà des besoins des entreprises. Suffira-t-il donc pour permettre au pays d’atteindre ses ambitions futures?

«Absolument pas», répond Badreddine Benameur, expert en formation d’ingénieurs et ancien directeur de l’INPT (Institut national des postes et télécommunications) et de l’Ensem (Ecole nationale supérieure d’électricité et de mécanique). Et d’ajouter, «aujourd’hui, la question de la ressource humaine a dépassé le cadre du débat académique pour devenir un impératif de sécurité économique nationale. Le capital humain est le socle de l’édifice du Maroc moderne. Avec à peine 11.000 ingénieurs, nous sommes sous le seuil de la masse critique nécessaire pour soutenir nos ambitions». La demande du marché est «une onde de choc, et notre offre de formation actuelle n’est qu’un murmure», illustre l’expert, pour qui la formation massive est la seule voie pour garantir une «autonomie de décision et d’action».

Accélérer la cadence

Un avis partagé par Youssef Benlmostafa, DG de l’EIGSI Casablanca. «Clairement non! C’est insuffisant». Pour lui, les besoins des entreprises marocaines et internationales augmentent très rapidement, notamment dans les secteurs du digital, de l’industrie, des infrastructures et de l’énergie.
«Le Maroc a réalisé des avancées importantes ces dernières années, mais nous devons accélérer la cadence et renforcer la capacité de nos établissements à former davantage d’ingénieurs de qualité», souligne-t-il.
Le défi pour le Maroc est donc double: former davantage d’ingénieurs, mais surtout adaptés aux métiers de demain.
«La question n’est pas uniquement quantitative, elle est aussi liée à la qualité de la formation, à l’innovation et à l’adéquation avec les besoins réels du marché», poursuit le DG de l’EIGSI Casablanca.

Basculer vers un modèle anglo-saxon

La rupture avec le système actuel est donc nécessaire. «Mon expérience à l’INPT et à l’ENSEM m’a convaincu que nous devons changer de métrique. Nous ne pouvons pas prétendre devenir un hub international, comme le préconise la vision futuriste de SM le Roi avec un système qui ne laisse passer que 1,7% de ses bacheliers vers l’ingénierie», insiste Badreddine Benameur. Le retard du Maroc serait ainsi dû à un conservatisme pédagogique (le modèle CPGE) qui freine son décollage industriel. Pour sécuriser l’avenir économique du pays, il faudrait donc passer d’une logique de «sélection par l’élite» à une logique de «puissance par le nombre et la certification», à l’instar du modèle anglo-saxon.
Il est ainsi urgent de basculer vers un modèle anglo-saxon intégré à l’université. Ce modèle privilégie l’agilité, l’admission sur potentiel et la culture de l’Outcome. L’ingénieur de demain n’est pas celui qui résout des équations théoriques pendant deux ans, mais celui qui est certifié, opérationnel et capable de concevoir des solutions concrètes pour l’industrie dès sa sortie de faculté d’ingénierie, selon l’expert.

230.000 ingénieurs/an en Iran, 90.000 en Egypte…

Le ministre de l’Enseignement supérieur, Azzedine El Midaoui, a récemment donné le tempo. Devant la Chambre des représentants, il a évoqué le quota des ingénieurs formés par an en Iran (230.000) et aux Etats-Unis (300.000). Le ratio national demeure donc inférieur à 300 ingénieurs pas million d’habitants.
«Le retard n’est pas seulement numérique, il est structurel et se mesure par le ratio de flux annuel. C’est ici que l’on voit la différence entre une gestion académique et une vision de souveraineté. L’Égypte, avec ses 110 millions d’habitants, forme environ 90.000 ingénieurs par an et L’Iran est régulièrement classé parmi les 5 pays produisant le plus d’ingénieurs au monde, aux côtés de la Russie, des États-Unis et de l’Inde», note Badreddine Benameur. Proportionnellement à sa population, l’Égypte produit près de trois fois plus d’ingénieurs par an que le Maroc, et l’Iran, avec 89 millions d’habitants, produit proportionnellement près de 9 fois plus d’ingénieurs que le Maroc.
«Ce n’est pas un hasard: ils ont opté pour un modèle universitaire ouvert là où nous restons enfermés dans un modèle de goulot d’étranglement», déplore Benameur.

«Stock de cerveaux»

«En Égypte, ou en Iran, le stock de cerveaux permet aux deux pays de piloter des mégaprojets d’infrastructures et d’exporter son expertise. Au Maroc, en maintenant un flux restreint de 11.000 ingénieurs, nous créons une situation de dépendance vis-à-vis de l’expertise étrangère pour nos propres grands projets de souveraineté», explique Badreddine Benameur.
Pour Youssef Benlmostafa, DG de l’EIGSI Casablanca, le véritable enjeu n’est pas seulement de rattraper des volumes, mais de franchir un palier en matière de capacité de formation, de diversification des filières et d’adéquation avec les métiers émergents. «Le potentiel marocain est considérable, mais il faut investir davantage dans l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation. D’ailleurs face à cette vague de l’IA qui divise les profils, la question cruciale à se poser n’est pas le volume global d’ingénieurs sur le marché (90.000 ou 230.000), mais leur qualité réelle: combien parmi eux sont des ingénieurs augmentés, et combien resteront sur le bord de la route, dépassés par la technologie C’est à ce défi que nous devons répondre dès aujourd’hui», explique-t-il.
Moulay Ahmed Lamrani, président de la Conférence des grandes écoles président de HEEC, estime également que la quantité n’est pas ce qui compte le plus. «Le problème c’est plus la qualité des profils. Néanmoins, le besoin se ressent dans certaines filières telles que l’IA et la Data Science, la cybersécurité, le cloud et le développement logiciel, l’automatisation industrielle, l’électronique embarquée et les métiers liés à l’industrie 4.0. Ce besoin est aggravé par la fuite des cerveaux vers d’autres cieux où l’environnement est plus propice pour développer leurs compétences», précise-t-il.

Khadija SKALLI

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