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L’anxiété, nouvelle épidémie silencieuse des campus marocains

Dans les amphithéâtres des grandes écoles marocaines, une pression invisible s’installe. Derrière les apparences d’ambition et de réussite, de plus en plus d’étudiants vivent avec une angoisse latente : celle de ne pas être à la hauteur. L’anxiété de la réussite, un phénomène longtemps ignoré, prend de l’ampleur dans le paysage universitaire marocain.

Selon une étude menée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) en 2024 sur la santé mentale des jeunes de 18 à 35 ans, près de 41 % des étudiants affirment ressentir un stress permanent lié à leurs études et à leur avenir professionnel. Une donnée alarmante qui corrobore le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) publié en novembre 2023, soulignant la montée inquiétante de la détresse psychologique dans les établissements d’enseignement supérieur.

Au Maroc, la réussite scolaire n’est pas qu’une affaire personnelle : elle engage l’honneur familial, parfois même la survie sociale. Dans de nombreuses familles, les études supérieures représentent le principal espoir d’ascension économique, et cet héritage moral pèse lourd sur les épaules des étudiants. « Tu dois réussir pour tes parents », « pour ne pas gâcher les sacrifices », entend-on souvent dans les couloirs universitaires.

Résultat : une génération qui associe la valeur personnelle à la performance académique. L’échec n’est plus perçu comme une étape d’apprentissage, mais comme une honte. Cette peur de “décevoir” se double d’un système universitaire encore très axé sur la compétition et la notation, où la moyenne devient synonyme de valeur personnelle.

Une génération connectée, mais isolée

Les réseaux sociaux amplifient cette anxiété. Les succès étalés sur LinkedIn, les photos de remises de diplômes ou de stages à l’étranger alimentent un climat de comparaison permanente. Selon une enquête de l’Université Mohammed V (2024), 68 % des étudiants déclarent ressentir une pression accrue en se comparant à leurs pairs sur les réseaux sociaux.

À cela s’ajoute un constat préoccupant : la pénurie de structures d’écoute et de suivi psychologique. Le Maroc compte seulement 1 psychiatre pour 100 000 habitants (source : Le Matin, 2023), un ratio parmi les plus faibles de la région MENA. Dans les campus, rares sont les cellules d’accompagnement psychologique actives ou accessibles.

Face à ce vide institutionnel, certains étudiants se tournent vers des solutions alternatives. Un article de Hespress (2024) révélait que de plus en plus de jeunes utilisent ChatGPT ou d’autres IA comme “psy de poche”, pour parler de leurs peurs, de leur stress ou de leur solitude. Une pratique symptomatique d’un besoin urgent d’écoute.

Repenser la réussite

Des initiatives commencent toutefois à émerger. Certaines universités, comme l’UM6P ou l’UIR, intègrent désormais des modules de développement personnel, de gestion du stress et de “résilience académique”. Ces démarches, encore rares, marquent une prise de conscience : la réussite ne peut plus être uniquement mesurée en notes, mais en équilibre mental et émotionnel.

Les psychologues universitaires plaident pour une évolution culturelle : valoriser la vulnérabilité, déstigmatiser la demande d’aide, et promouvoir un rapport plus sain à la performance. Comme le résume la psychologue marocaine Saloua Alami : « Réussir ne se résume pas uniquement à avoir un diplôme mais aussi à être équilibré psychologiquement serein et apaisé. »

L’anxiété de la réussite au Maroc n’est pas un caprice d’étudiant, mais un signal d’alarme d’une société en pleine mutation. Entre pression familiale, précarité économique et injonctions sociales, les jeunes diplômés affrontent un défi intérieur que peu osent nommer.

Réussir ne devrait plus rimer avec souffrir. Dans un pays où le potentiel de la jeunesse est immense, apprendre à cultiver la sérénité pourrait bien devenir le nouvel indicateur de réussite nationale

Brahim RAJI

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